A-t-on raison de penser que le développement des peuples africains ne peut se faire que dans leur langue d’origine ? Grégoire SOWADAN donne son opinion.
N’est-il pas irréaliste de croire qu’une langue africaine est une condition sine qua non du développement de l’Afrique ?

En 2002, j’ai rendu visite à un ami, professeur de linguistique à l’Université d’Abomey-Calavi, et ce fut pour moi l’occasion d’assister au cours qu’il dispensait ce jour-là, dans une salle de conférence à Cotonou. Ses étudiants et lui débattaient sur l’importance de l’alphabétisation dans le processus de développement d’un peuple.
Pour eux tous, professeur et étudiants, le développement d’un peuple ne peut se faire que par la maîtrise de l’écriture de leur langue par ses fils. Un peuple ne peut pas se développer en parlant une langue étrangère. Pour se développer, les Africains doivent revenir à la source de leurs langues qu’ils devront apprendre à écrire et à parler, et dans laquelle ils devront exprimer leur pensée. Car pour eux, l’Afrique regorge de proverbes et de pratiques qu’on ne saurait traduire dans une langue autre que celle d’origine. J’ai failli être lynché ce jour-là en prenant le contrepied de leur thèse.
Une adoption aveugle d’une langue africaine ne serait que régression et irréalisme.
J’avais trouvé cette manière de voir les choses si peu réaliste. Et aujourd’hui encore, je ne comprends pas que des intellectuels africains, de grands intellectuels, des cadres, montrent du doigt le retour aux langues africaines comme l’unique chemin vers le développement authentique des peuples africains. Cela me semble tellement incompréhensible dans le contexte actuel de mondialisation.
En effet, l’anglais s’est imposé à tous comme la langue scientifique universelle par excellence, voire la langue commerciale de prédilection. Tous les textes importants, dans tous les secteurs de la vie, surtout dans le secteur dominant des Technologies de l’Information et de la Communication, sont écrits ou traduits en anglais. Ce qui oblige tous les chercheurs ou scientifiques, locuteurs d’autres langues, à recourir à ladite langue pour se faire entendre. De sorte que les dirigeants français, de peur de voir leur chère langue disparaître, se sentent obligés de mettre en place un mécanisme très coûteux de valorisation de leur langue nationale : ce qui n’empêche pas les chercheurs français d’écrire en anglais, s’ils veulent se faire entendre sur le plan mondial.
Et il en est de même des chercheurs allemands, espagnols, hollandais, danois, russes, polonais, chinois, norvégiens, africains, pour ne citer que ceux-là. Moi qui vous parle, j’ai d’énormes difficultés à me retrouver sur le net, car beaucoup de connaissances sont mises à disposition en anglais, et mes lacunes en anglais ont besoin d’être comblées.
Alors dites-moi, le locuteur fon, qui écrit bien le fon mais ignore tout du français et de l’anglais, peut-il un jour faire des recherches sur le net, s’il reste fidèle et borné à son fon ?
Je ne dois pas négliger d’attirer l’attention sur l’importance de certaines langues due non seulement au très grand nombre de leurs locuteurs (cas du swahili), mais aussi à l’hégémonie de leur peuple sur les plans politique et économique mondiaux. Je veux nommer pour exemple le mandarin dont les locuteurs chinois font à eux seuls le cinquième de la population mondiale, dont le pays est la première puissance économique mondiale, et que les politiques luttent à faire valoir sur le plan mondial.
Tout le monde, dans le rang des chercheurs et des scientifiques, veut savoir lire et écrire l’anglais aujourd’hui, parce qu’il est la langue universelle d’expression. Et nous, nous voulons retourner au fon, au goun ou au mina ? Nous voulons écrire désormais, sous prétexte de nous développer, en fon, en adja, en dendi, en ditamari, en yoruba, etc. ? Combien nous liront ?
Nous voulons cesser de parler le français, non pas au profit de l’anglais, mais pour écrire en nos langues qu’une poignée de gens savent parler, et très peu encore savent lire ?
Est-ce que je me trompe quand j’affirme qu’un écrivain recherche un grand nombre de lecteurs et que son vœu le plus cher est que son ouvrage soit traduit de sa langue d’écriture en anglais et en beaucoup d’autres langues ? Je suis sûr que non.
Alors, par combien de lecteurs pense être lu celui qui se borne à écrire en fon ou en goun ? Dix personnes ? Pourra-t-il rentrer dans ses fonds, ces fonds qui lui auront permis d’éditer son livre ? Sûrement que non. Alors il aura fait du gaspillage ! Du vrai gaspillage !
Une pure utopie

L’autre aspect du problème est celui de la grande multiplicité des langues chez nous.
Voulez-vous que le Dendi abandonne sa langue pour le fon ? Ou le Nago pour le fon ? Ce serait une vraie chimère. Car, pour des raisons historiques, je vois mal un Idatcha abandonner sa langue pour le fon.
Ceci me rappelle la guéguerre entre le peuple adja du Mono nord et celui multilingue du Mono sud, des années 80. La langue mina, jugée la langue la plus facile à parler et la plus comprise de toute la population, fut choisie comme langue liturgique de tout le Mono. Mais les Adja, s’estimant les plus nombreux, refusaient de reconnaître le mina.
Et, plus choquant encore, des prêtres supposés élever le peuple au-dessus du sentiment de régionalisme, soulevaient les populations contre l’imposition du mina. Cette division semble perdurer jusqu’à ce jour, hélas. Pourtant, mina et adja sont deux langues très proches l’une de l’autre. Qu’en sera-t-il si, un jour, l’on en vient à imposer le fon comme langue nationale ? L’homme de Dassa acceptera-il d’abandonner sa langue pour le fon, lui pour qui le Fon, selon le dicton, est foncièrement mauvais ? Sûrement pas.
Mais, à supposer qu’il accepte volontiers de le faire, le problème de développement dans sa langue se trouve-t-il vraiment réglé pour le Béninois ? Abandonner le fon pour le dendi ou le dendi pour le fon serait-il une solution, parce que la nouvelle langue de consensus est africaine, voire béninoise ? Absolument pas ! Le problème demeure, le faux problème de la colonisation du Dendi par le Fon ou du Fon par le Dendi.
Les véritables moteurs du développement
Le développement n’est pas une question de langue mais une question de travail et d’organisation sociale. Et si nous ne le comprenons pas maintenant, nous continuerons de gaspiller nos maigres ressources à œuvrer pour un développement chimérique. Le vrai problème du concept de développement reste, que je n’aborde pas ici pour ne pas faire trop long. Mais une chose est certaine, seul le travail, accompagné d’une bonne organisation sociale, peut y conduire, et non la pratique d’une langue.
Une hypocrisie inacceptable !

Beaucoup de nos chercheurs écrivent leur thèse soit en français soit en anglais. Il y en a même qui préfèrent l’anglais au français, bien qu’étant francophones. Pourtant ils se disent convaincus que le développement de l’Afrique doit passer par la connaissance et l’écriture des langues africaines.
Comme l’a écrit le Nigérian Wole Soyinka, « Le tigre ne proclame pas sa tigritude. Il saute sur sa proie et la dévore ».
Si ces hommes de science africains croient vraiment en ce qu’ils prônent, qu’ils le prouvent en sautant sur leur proie et en la dévorant. A défaut d’écrire leur thèse en langues africaines, chose qui les rendrait ridicules et sectaires, qu’ils en fassent au moins la traduction en fon, en adja, en mina, en dendi ou en bariba.
Mais rassurez-vous, ils ne le feront pas, car ils savent que le faire sera inutilement coûteux, puisque presque personne ne les lira.
Alors, sachant cela, cessons de nous distraire, de distraire le monde avec des théories, et trouvons la juste voie vers le développement véritable de nos peuples. (Apprenez comment ne pas être toxique pour vos proches)
Grégoire SOWADAN
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One reply on “Langue et développement : quel rapport ?”
[…] Pour ma part, je veux continuer à penser que l’humanité est une et indivisible. Les différences de couleur de peau ne changent rien à cette nature, à cette unicité. (Lire aussi « Langue et développement, quel rapport? ») […]