J’ai eu l’énorme chance de lire ce Manuel, et il a changé ma vie. Pour aider une multitude d’amis, je le leur offrais, après l’avoir recopié de ma main. Tellement je le trouve bienfaisant. Je le poste ici, afin de vous donner la même opportunité que moi: celle de le lire. Ne manquez pas cette opportunité cruciale pour le cours de votre vie. Saisissez votre chance!
Votre état d’âme dépend de vous
I

1.- Il y a des choses qui dépendent de nous ; il y en a d’autres qui n’en dépendent pas. Ce qui dépend de nous, ce sont nos jugements, nos tendances, nos désirs, nos aversions : en un mot, toutes les œuvres qui nous appartiennent. Ce qui ne dépend pas de nous, c’est notre corps ; c’est la richesse, la célébrité, le pouvoir ; en un mot, toutes les choses qui ne nous appartiennent pas.
2.- Les choses qui dépendent de nous sont par nature libres, sans empêchement, sans entraves ; celles qui n’en dépendent pas, inconsistantes, serviles, capables d’être empêchées, étrangères.
3.- Souviens-toi donc que si tu crois libre ce qui par nature est servile, et propre à toi ce qui t’est étranger, tu seras entravé, affligé, troublé, et tu t’en prendras aux Dieux et aux hommes. Mais si tu crois tien cela seul qui est tien, et étranger ce qui t’est en effet étranger, nul ne pourra jamais te contraindre, nul ne t’entravera, tu ne t’en prendras à personne, tu n’accuseras personne, tu ne feras rien malgré toi ; nul ne te nuira ; tu n’auras pas d’ennemi, car tu ne souffriras rien de nuisible.
4.- Toi donc qui aspires à de si grands biens, souviens-toi qu’il ne faut pas médiocrement te démener pour les atteindre, mais qu’il faut absolument en répudier certains, et en ajourner d’autres pour l’instant. Mais si, entre ces biens, tu veux encore et richesses et pouvoir, peut-être n’obtiendras-tu pas ces derniers biens, du fait que tu aspires également aux premiers. Mais il est, en tout cas, absolument certain que tu n’obtiendras pas les seuls biens d’où proviennent liberté et bonheur.
5.- Ainsi donc, à toute idée pénible, prends soin de dire : « Tu es une idée, et tu n’es pas du tout ce que tu représentes. » Puis, examine-la, et juge-la selon les règles dont tu disposes, surtout d’après cette première qui te fait reconnaitre si cette idée se rapporte aux choses qui dépendent de nous, ou à celles qui n’en dépendent pas. Et, si elle se rapporte à celles qui ne dépendent point de nous, sois prêt à dire : « Cela ne me concerne pas. »
II
1.- Souviens-toi que le vœu du désir est d’obtenir ce dont il a désir, que le vœu de l’aversion est de ne pas tomber sur l’objet de son aversion. Or celui qui n’obtient pas ce qu’il désire est infortuné, et celui qui tombe sur l’objet qu’il a en aversion est malheureux. Si donc tu n’as en aversion, dans ce qui dépend de nous, que ce qui est contraire à la nature, tu ne tomberas sur aucun objet d’aversion. Mais si tu as de l’aversion pour la maladie, la mort ou la pauvreté, tu seras malheureux.
2.- Retire donc ton aversion de tout ce qui ne dépend point de nous, et reporte-la, dans ce qui dépend de nous, sur tout ce qui est contraire à la nature. Quant au désir, supprime-le, absolument, pour l’instant. Car, si tu désires quelqu’une des choses qui ne dépendent pas de nous, nécessairement tu seras malheureux. Et quant aux choses qui dépendent de nous et qu’il est beau de désirer, il n’en est aucune qui soit encore à ta portée. Borne-toi seulement à tendre vers les choses et à t’en éloigner, mais légèrement, avec réserve et modération.
III
A propos de tout objet d’agrément, d’utilité ou d’affection, souviens-toi de te demander ce qu’il est, à commencer par les plus insignifiants. Si tu aimes une marmite, dis-toi : « C’est une marmite que j’aime. » Car, si elle vient à se casser, tu n’en seras pas troublé. Si tu embrasses ton enfant ou ta femme, dis-toi que c’est un être humain que tu embrasses ; car, s’il meurt, tu n’en seras pas troublé.
IV
Lorsque tu dois entreprendre quelque chose, rappelle-toi ce qu’est la chose dont il s’agit. Si tu vas te baigner, représente-toi ce qui arrive au bain : les gens qui vous éclaboussent, qui vous bousculent, qui vous injurient, qui vous volent. Ainsi tu seras plus sûr de toi en allant te baigner, si tu te dis aussitôt : « Je veux me baigner, mais je veux encore maintenir ma volonté dans un état conforme à la nature. » Et qu’il en soit ainsi pour toutes tes actions. De cette manière, s’il te survient au bain quelque traverse, tu auras aussitôt présent à l’esprit : « Mais je ne voulais pas me baigner seulement ; je voulais encore maintenir ma volonté dans un état conforme à la nature. Je ne la maintiendrais pas, si je m’irritais contre ce qui arrive. »
V
Ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les jugements qu’ils portent sur ces choses. Ainsi, la mort n’est rien de redoutable, puisque, même à Socrate, elle n’a point paru telle. Mais le jugement que nous portons sur la mort en la déclarant redoutable, c’est là ce qui est redoutable. Lorsque donc nous sommes traversés, troublés, chagrinés, ne nous en prenons jamais à un autre, mais à nous-mêmes, c’est-à-dire à nos jugements propres.
Accuser les autres de ses malheurs est le fait d’un ignorant ; s’en prendre à soi-même est d’un homme qui commence à s’instruire ; n’en accuser ni un autre ni soi-même est d’un homme parfaitement instruit.
VI
Ne t’enorgueillis d’aucun avantage qui te soit étranger. Si un cheval se vantait en disant : « Je suis beau ! », ce serait supportable. Mais toi, lorsque tu dis en te vantant : « J’ai un beau cheval », sache que tu t’enorgueillis d’un avantage qui est à ton cheval. Qu’est-ce donc qui est à toi ? –L’usage des idées. Lorsque donc tu fais usage des idées conformément à la nature, dès ce moment, enorgueillis-toi, car alors tu t’enorgueillis d’un bien qui est à toi.
VII
Comme au cours d’une traversée, si le navire a fait relâche et si tu veux puiser de l’eau, tu peux en route, accessoirement, ramasser un coquillage ou un oignon. Mais il faut que ta pensée soit toujours tournée vers le navire et que ton visage sans cesse y soit tourné, de peur que par hasard le pilote ne t’appelle. Et s’il t’appelle, il faut tout laisser là, afin que tu ne sois point attaché et jeté comme un mouton. Il en est de même ainsi dans la vie. Si, en effet, au lieu d’un coquillage ou d’un oignon, une femme ou un enfant te sont donnés, rien ne s’y oppose. Mais si le pilote t’appelle, cours au navire, laisse tout et ne te détourne pas. Si toutefois tu es vieux, ne t’écarte pas beaucoup du navire, de peur de risquer de manquer à l’appel.
VIII
Ne demande pas que ce qui arrive arrive comme tu veux. Mais veuille que les choses arrivent comme elles arrivent, et tu seras heureux.
IX
La maladie est une entrave pour le corps, mais pas pour la volonté, si elle ne le veut. La claudication est une entrave pour les jambes, mais non pour la volonté. Dis-toi de même à chaque accident, et tu trouveras que c’est une entrave pour quelque chose, mais non pour toi.
X
A chaque accident qui te survient, souviens-toi, en te repliant sur toi-même, de te demander quelle force tu possèdes pour en tirer usage. Si tu vois un bel homme ou une belle femme, tu trouveras une force contre leur séduction, la tempérance ; s’il se présente une fatigue, tu trouveras l’endurance ; contre une injure, tu trouveras la patience. Et, si tu prends cette habitude, les idées ne t’emporteront pas.
XI
Ne dis jamais de quoi que ce soit ; « Je l’ai perdu. » Mais : « Je l’ai rendu. » Ton enfant est mort, il est rendu. Ta femme est morte, elle est rendue. Mon bien m’a été ravi. Eh bien, il est rendu. « Mais le ravisseur est un scélérat. » Que t’importe par qui celui qui te l’avait donné te l’ait réclamé. Tant qu’il te le laisse, jouis-en comme d’un bien étranger, comme les passants d’une hôtellerie.

XII
1.- Si tu veux progresser, rejette de telles réflexions : « Si je néglige mes biens, je n’aurai plus de quoi vivre. Si je ne châtie point mon esclave, il deviendra pervers. » Or, il vaut mieux mourir de faim, exempt de peine et de crainte, que de vivre dans l’abondance avec le trouble dans l’âme. Il vaut mieux aussi que ton esclave soit méchant, que toi malheureux.
2.- Commence donc par les petites choses. On laisse couler ton huile, on vole ton vin ? Dis-toi : « ‘C’est à ce prix que se vend l’impassibilité ; à ce prix, le calme. » Rien n’arrive gratis. Lorsque tu appelles ton esclave, pense qu’il peut ne pas avoir entendu, et que, s’il a entendu, il peut ne rien faire de ce que tu veux ; mais dis-toi aussi qu’il n’est pas dans un si bel état qu’il dépende de lui de te troubler.
XIII
Si tu veux progresser, résigne-toi, quant aux choses extérieures, à passer pour un insensé et un sot. Ne tiens pas à paraitre savoir ; et, si tu parais être quelqu’un à quelques-uns, défie-toi de toi-même. Sache, en effet, qu’il n’est pas facile de garder sa volonté dans un état conforme à la nature et de se soucier des choses du dehors. Mais il est de toute nécessité qu’en s’occupant de l’un, on doive négliger l’autre.
XIV
1.- Si tu veux que tes enfants, ta femme et tes amis vivent toujours, tu es un sot ; tu veux, en effet, que ce qui ne dépend point de toi en dépende, et que ce qui est à autrui soit à toi. Ainsi, si tu veux que ton esclave ne commette aucune faute, tu es un fou, car tu veux que le vice ne soit point vice, mais autre chose. Mais si tu veux ne pas manquer d’obtenir ce que tu désires, tu le peux. Applique-toi donc à ce que tu peux.
2.- Le maître d’un homme, c’est celui qui a la puissance sur ce que veut ou ne veut pas cet homme, pour le lui donner ou le lui ôter. Que celui donc qui veut être libre n’ait ni attrait ni répulsion pour rien de ce qui dépend des autres ; sinon, il sera fatalement malheureux.
XV
Souviens-toi que tu dois te comporter comme dans un festin. Le plat qui circule arrive-t-il à toi ? Tends la main et prends modérément. Passe-t-il loin de toi ? Ne le recherche pas. Tarde-t-il à venir ? Ne jette pas de loin sur lui ton désir, mais patiente jusqu’à ce qu’il arrive à toi. Sois ainsi pour tes enfants, ainsi pour ta femme, ainsi pour les charges politiques, ainsi pour la richesse, et tu seras un jour digne d’être le convive des Dieux. Mais si tu ne prends rien de ce que l’on te sert, si tu le considères avec indifférence, tu seras alors non seulement le convive des Dieux, mais tu deviendras aussi leur collègue. C’est en faisant ainsi que Diogène, Héraclite et leurs semblables ont mérité d’être justement appelés ce qu’ils étaient : des êtres divins.
XVI
Lorsque tu vois un homme qui gémit dans le deuil, soit parce que son fils est absent, soit parce qu’il a perdu ce qu’il possédait, prends garde de te laisser emporter par l’idée que les maux dont il souffre lui viennent du dehors. Mais sois prêt à dire aussitôt : « Ce qui l’afflige, ce n’est point ce qui arrive, car un autre n’en est pas affligé ; mais c’est le jugement qu’il porte sur cet événement. » N’hésite donc pas, même par la parole, à lui témoigner de la sympathie, et même, si l’occasion s’en présente, à gémir avec lui. Mais néanmoins, prends garde de ne point aussi gémir, du fond de l’âme.
XVII
Souviens-toi que tu es comme un acteur dans le rôle que l’auteur dramatique a voulu te donner : court, s’il est court ; long, si c’est long. S’il veut que tu joues un rôle de mendiant, joue-le encore convenablement. Fais de même pour un rôle de boiteux, de magistrat, de simple particulier. Il dépend de toi, en effet, de bien jouer le personnage qui t’est donné ; mais le choisir appartient à un autre.
XVIII
Lorsqu’un corbeau pousse un cri de mauvais augure, ne te laisse pas emporter par ton idée. Mais distingue aussitôt en toi-même et dis-toi : « Ceci ne peut rien présager pour moi, mais seulement pour mon pauvre corps, mon petit avoir, ma gloriole, mes enfants ou ma femme. Quant à moi, tout est de bon augure, si je le veux ; car, quoi que soit ce qui arrive, il dépend de moi d’en tirer avantage. »
XIX
1.- Tu peux être invincible, si tu ne t’engages dans aucune lutte où il ne dépend pas de toi d’être vainqueur.
2.- Veille à ce que jamais, voyant un homme entre tous honoré, investi d’un insigne pouvoir ou considéré pour toute autre raison, tu ne le proclames heureux en te laissant emporter par ton idée. Si, en effet, la substance du bien est dans les choses qui dépendent de nous, il n’y a plus de place pour l’envie, ni pour la jalousie. Et toi-même, tu ne voudras pas être stratège, prytane ou bien consul, mais libre. Or, il n’y a qu’un chemin pour y atteindre : le mépris des choses qui ne dépendent pas de nous.
XX
Souviens-toi que ce n’est pas celui qui t’injurie ou celui qui te frappe, qui t’outrage, mais le jugement que ces hommes t’outragent. Lors donc que quelqu’un te met en colère, sache que c’est ton jugement qui te met en colère. Efforce-toi donc avant tout de ne pas te laisser emporter par ton idée ; car, si une fois tu gagnes temps et délai, tu deviendras plus facilement maître de toi.
XXI
Que la mort, l’exil et tout ce qui paraît effrayant soient sous tes yeux chaque jour ; mais plus que tout, la mort. Jamais alors tu ne diras rien de vil, et tu ne désireras rien outre mesure.
XXII
Si tu désires être philosophe, prépare-toi dès lors à être ridiculisé et raillé par la foule qui dira : « Il nous est revenu tout à coup philosophe. » Et : « D’où lui vient cet orgueilleux sourcil ? » Pour toi, n’aie pas un sourcil orgueilleux. Attache-toi à ce qui te paraît le meilleur, comme si Dieu t’avait désigné pour ce poste. Souviens-toi que, si tu persévères, ceux mêmes qui d’abord se moquaient de toi t’admireront plus tard. Mais si tu te laisses abattre, tu te rendras doublement ridicule.
XXIII
S’il t’arrive par hasard de te retourner vers l’extérieur par complaisance pour quelqu’un, sache que tu as perdu ton assise. Contente-toi donc d’être en tout philosophe. Mais si tu veux encore le paraitre, parais-le à toi-même, et que cela te suffise !
XXIV
1.- Ne t’afflige point par des raisonnements de cette sorte : « Je vivrai sans honneur, et je ne serai rien nulle part. » Si, en effet, le déshonneur est un mal, tu ne peux pas être dans le mal par la faute d’un autre, non plus que dans la honte. Est-ce donc une œuvre dépendante de toi que d’obtenir une charge ou d’être admis dans un festin ? Nullement. Comment donc pourrait-il y avoir là matière à déshonneur ? Comment ne seras-tu rien nulle part, toi qui dois être quelque chose dans les seules choses où tu peux acquérir la considération la plus grande ?
2.- Mais tes amis resteront sans secours ! –Qu’appelles-tu sans secours ? –Tu ne leur donneras pas de l’argent ; tu ne les feras pas citoyen romain ? –Mais qui donc t’a dit que ce sont là des choses qui dépendent de nous et qui ne nous sont pas des choses étrangères ? Qui peut donner à un autre ce qu’il n’a pas lui-même ? –Acquiers donc, dit l’un, pour que nous ayons.
3.- Si je puis acquérir en me conservant modeste, sûr, magnanime, montre-moi le chemin, et j’acquerrai. Mais si vous trouvez bon que je perde les biens qui me sont propres pour que vous obteniez ce qui n’est pas un bien, voyez à quel point vous êtes iniques et déraisonnables ! que préférez-vous donc ? L’argent ou un ami sûr et modeste ? Aidez-moi plutôt à acquérir ces biens, et ne trouvez plus bon que je me livre à des actes qui me les feraient perdre.
4.- « Mais ma patrie, dira quelqu’un, autant qu’il est en moi, je ne lui viendrais point en aide ? » Encore une fois, quelle est cette aide ? Elle ne te devra ni portiques ni bains. Et qu’est-ce que cela ? Ce ne sont pas les forgerons qui lui donnent des chaussures, ni les cordonniers des armes ; il suffit que chacun accomplisse sa tâche. Mais, si tu lui fournissais quelque autre citoyen modeste et sûr, ne lui rendrais-tu aucun service ? –Oui. –Eh bien alors ! Toi aussi tu ne lui seras pas inutile.
5.- Mais quelle place, ajoute-t-il, aurais-je donc dans l’Etat ? –Celle que tu peux avoir, en te gardant modeste et sûr. Mais si, pour venir en aide à ta patrie, tu perds ces biens, de quelle utilité lui serais-tu une fois devenu impudent et déloyal ?
XXV
1.- On t’a préféré quelqu’un dans un repas, dans une salutation, dans un avis à prendre. Si ce sont là des biens, tu dois te réjouir de ce qu’un autre les ait obtenus. Si ce sont des maux, ne te plains pas si tu ne les as pas obtenus. Souviens-toi que si tu ne fais pas, pour obtenir ce qui ne dépend pas de nous, les mêmes choses que les autres, tu ne peux pas prétendre aux mêmes avantages.
2.- Comment pouvoir, en effet, reconnaitre les mêmes droits à celui qui vient frapper aux portes et à celui qui n’y vient pas ? A celui qui n’escorte pas et à celui qui fait escorte ; à celui qui ne louange pas et à celui qui louange ? Tu serais injuste et insatiable si, en ne versant pas le prix auquel ces choses se vendent, tu prétendais les recevoir gratis.
3.- Mais combien se vendent les laitues ? Suppose que ce soit une obole. Quelqu’un verse son obole et emporte les laitues. Toi tu n’as rien versé et tu n’as rien emporté. Ne pense pas avoir moins que cet emporteur ; car, s’il a des laitues, tu as, toi, l’obole que tu n’as pas donnée.
4.- De même ici. Un tel ne t’a pas invité à un repas ? C’est que tu n’as pas donné à celui qui convie le prix qu’il vend son repas. Il le vend contre des compliments ; il le vend contre des prévenances. Paye, si tu trouves avantage, le prix auquel il vend. Mais si tu veux à la fois ne rien payer et recevoir, tu es un insatiable et un sot.
5.- N’as-tu donc rien en place du repas ? Tu as de ne point avoir loué celui que tu ne voulais pas, et de ne pas avoir été en butte aux insolences des portiers.
XXVI
On peut reconnaître ce que veut la nature par les choses sur lesquelles, entre nous, nous ne sommes pas d’un avis différent. Ainsi, lorsque l’esclave d’un voisin casse une coupe, nous sommes aussitôt prêts à dire : « C’est dans les choses qui arrivent. » Sache donc, lorsque ta coupe sera cassée, qu’il faut que tu sois tel que tu étais, quand fut cassée celle d’un autre. Transporte aussi cette règle même à des faits plus importants. Quelqu’un perd-il son fils ou sa femme ? il n’est personne qui ne dise : « C’est dans l’ordre humain. » Mais quand on fait cette perte soi-même, aussitôt on dit ; « Hélas ! Infortuné que je suis ! » Il faudrait se souvenir de ce qu’on éprouvait à l’annonce du même événement survenu chez les autres.
XXVII
Comme un but n’est pas placé pour n’être pas atteint, le mal de même n’existe pas dans le monde.
XXVIII
Si quelqu’un livrait son corps au premier venu, tu en serais indigné. Et toi, quand tu livres ton âme au premier rencontré pour qu’il la trouble et la bouleverse, s’il t’injurie, tu n’as pas honte pour cela ?
XXIX
1.- En toute action, examine ses antécédents et ses conséquents, et alors seulement, entreprends-la. Si tu ne le fais pas, tu seras au début plein d’ardeur, parce que tu n’as pas songé à ce qui vient ensuite ; mais plus tard, quand certaines difficultés apparaitront, honteusement tu t’en désisteras.
2.- Tu veux vaincre aux Jeux Olympiques ? Et moi aussi, par les Dieux ! Car c’est un noble triomphe. Mais examine les antécédents et les conséquents de ce projet, et alors seulement, entreprends-le. Il faut te discipliner, régler ta nourriture, t’abstenir de friandises, faire des exercices forcés et réglés selon l’heure, la chaleur, le froid, ne pas boire de l’eau froide ni de vin à tout hasard ; bref, il faut te livrer à ton entraîneur comme à un médecin. Ensuite, dans l’arène, il faut creuser la terre, quelquefois se démettre une main, se tordre la cheville, avaler force poussière, parfois aussi être fouetté, et après tout cela, être vaincu.
3.- Tout ceci une fois pesé, si tu le veux encore, travaille à devenir athlète. Sinon, tu te comporteras comme les enfants qui jouent, tantôt aux lutteurs, tantôt aux gladiateurs, qui sonnent maintenant de la trompette et qui font les tragédiens ensuite. Il en sera de même pour toi ; tantôt tu seras athlète, tantôt gladiateur, puis rhéteur, ensuite philosophe, et jamais rien de toute ton âme. Mais tel un singe, tu imiteras tout spectacle que tu verras, et, l’un après l’autre, chaque chose te plaira. C’est en effet qu’avant de l’entreprendre, tu n’as point examiné ni retourné dans toutes ses phases ton projet. Tu t’engages au hasard et avec un froid désir.
4.- c’est ainsi que certains, après avoir vu un philosophe et entendu parler, comme sait parler Euphrate – et pourtant, qui peut parler comme lui ? – veulent aussi être philosophe.
5.- O homme ! Considère d’abord ce que tu te proposes, et vois ensuite, en étudiant ta nature, si tu en es capable. Tu veux être pentathle ou lutteur ? Regarde tes bras, tes cuisses, examine tes reins. L’un, en effet, est né pour une chose ; l’autre pour une autre.
6.- Crois-tu qu’en te rendant philosophe, tu pourras semblablement manger, pareillement boire, avoir les mêmes désirs, les mêmes aversions ? Il faut veiller, peiner, se séparer des siens, souffrir le mépris d’un jeune esclave, être raillé par les premiers venus, avoir en tout le dessous dans les honneurs, dans les charges publiques, devant les juges et dans la moindre affaire.
7.- Pèse tout cela, si tu veux recevoir en échange l’impassibilité, la liberté, le calme. Sinon, n’approche pas, de peur que, comme les enfants, tu ne sois maintenant philosophe, plus tard précepteur, ensuite rhéteur, puis procurateur de César. Tout cela ne s’accorde pas. Il faut que tu sois un seul homme, ou bon ou mauvais. Il faut cultiver ou le gouvernement de toi-même ou les choses du dehors, t’appliquer aux choses intérieures ou aux choses extérieures, c’est-à-dire tenir le rôle de philosophe ou de particulier.
XXX
Les devoirs, en général, se mesurent relativement aux rapports. C’est ton père ; il t’est prescrit d’en prendre soin, de lui céder en tout, de supporter ses injures, ses coups. –Mais c’est un mauvais père. –Est-ce avec un bon père que la nature t’a mis en relation ? C’est avec un père. –Mon frère me fait tort. –Garde pourtant les rapports qui entre toi et lui ont été établis. Ne te préoccupe pas de ce qu’il fait, mais de ce que tu dois faire pour que ta volonté soit dans un état conforme à la nature. Nul ne peut te léser, si tu ne le veux point, car tu ne seras lésé que si tu juges qu’on te lèse. Ainsi donc, si tu t’habitues, à considérer les rapports qui existent d’un voisin à toi-même, d’un concitoyen, d’un préteur, tu trouveras quel est ton devoir.
XXXI
1.- Sache que le plus important de la piété envers les Dieux est d’avoir sur eux de justes conceptions, qu’ils existent et qu’ils gouvernent toutes choses avec sagesse et justice, et, par conséquent, d’être disposé à leur obéir, à leur céder en tout ce qui arrive, et à les suivre de gré avec la pensée qu’ils ont tout accompli pour le mieux. Ainsi tu ne t’en prendras jamais aux Dieux et tu ne les accuseras point de te négliger.
2.- Mais il n’est pas possible d’en arriver là, si tu n’ôtes pas des choses qui ne dépendent pas de nous pour les placer dans les seules choses qui dépendent de nous, le bien et le mal. Car, si tu estimes comme bien ou comme mal quelqu’une des choses qui ne dépendent pas de nous, de toute nécessité, lorsque tu n’obtiendras pas ce que tu veux et que tu tomberas sur ce que tu ne veux pas, tu t’en prendras à ceux que tu crois responsables, et tu les haïras.
3.- Tout être animé, en effet, est naturellement porté à fuir et à se détourner de ce qui lui paraît mal, et de ce qui en est la cause ; à rechercher et à s’éprendre de ce qui lui paraît un bien, et de qui le procure. Il est donc impossible, à celui qui se croit lésé, d’aimer celui qui paraît le léser, comme il lui est impossible aussi d’aimer le dommage en lui-même.
4.- De là vient qu’un père est injurié par un fils, lorsqu’il ne fait point part à son enfant des choses qui lui paraissent des biens. C’est ce qui fait que Polynice et Etéocle sont devenus ennemis ; ils croyaient que la royauté est un bien. C’est pour cela que le laboureur, c’est pour cela que le matelot, le marchand, et ceux qui perdent leurs femmes et leurs enfants injurient les Dieux. Là où est l’intérêt, là est aussi la piété. En conséquence, celui qui s’applique à régler comme il faut ses désirs et ses aversions, s’applique par là-même à être pieux.
5.- Pour les libations, les sacrifices, les prémices, il convient de suivre en toute occasion les coutumes de sa patrie, d’être en état de pureté, de les offrir sans nonchalance, sans négligence, sans parcimonie, et sans dépasser ses moyens.
XXXII
1.- Lorsque tu as recours à la divination, souviens-toi que tu ne sais pas, puisque tu viens au devin pour l’apprendre, ce qui doit arriver ; mais tu dois savoir, en y allant, si toutefois tu es philosophe, de quelle nature sera cet événement. S’il appartient aux choses qui ne dépendent pas de nous, de toute nécessité, il ne sera ni un bien ni un mal.
2.- N’apporte donc pas, en approchant du devin, désir ou aversion. Ne va pas à lui en tremblant ; mais sache bien que tout ce qui peut arriver est indifférent et ne te concerne pas. Quelque chose que ce soit, il te sera possible d’en tirer bon parti, sans que personne ne puisse t’en empêcher. Aie donc confiance en recourant aux conseils des Dieux. Et puis, lorsque tu auras été conseillé, souviens-toi quels conseils tu as pris, et à qui tu désobéirais, si tu ne les écoutais pas.
3.- Va donc consulter le devin, comme le voulait Socrate, sur les seules choses à propos desquelles toute notre perplexité se réfère au résultat d’une action., et sur lesquelles les ressources d’aucun raisonnement ni d’aucun art ne peuvent te donner de reconnaitre ce que tu veux savoir. Ainsi donc, lorsqu’il faut s’exposer au danger pour un ami ou pour sa patrie, ne va pas demander au devin s’il faut s’exposer au danger. Car si le devin te déclare que les augures sont mauvais, il est évident qu’il t’annonce ou la mort ou la mutilation de quelque membre du corps ou l’exil. Mais la raison prescrit, même avec de telles perspectives, de secourir un ami et de s’exposer au danger pour sa patrie. Prends garde donc au plus grand des devins, à Apollon Pythien, qui chassa de son temple celui qui n’avait point porté secours à l’ami que l’on assassinait.
XXXIII
1.- Fixe-toi, dès à présent, un modèle et un type que tu suivras, lorsque tu seras seul avec toi-même, et que parmi les hommes tu te trouveras.
2.- Sois le plus souvent silencieux. Ne dis que ce qui est nécessaire, et en peu de mots. S’il arrive, rarement toutefois, que s’offre l’occasion de parler, parle, mais que ce ne soit point des premières choses venues. Ne parle pas de combats de gladiateurs, de courses du cirque, d’athlètes, de nourriture ou de boissons, conversations courantes. Surtout, ne parle pas des hommes, soit pour les blâmer, soit pour les louer ni pour les mettre en parallèle.
3.- Si tu le peux, ramène par tes paroles les entretiens de ceux avec qui tu vis sur des sujets convenables. Mais si tu te trouves isolé au milieu d’étrangers, tais-toi.
4.- Ne ris pas beaucoup, ni de beaucoup de choses, ni sans retenue.
5.- Refuse le serment, si cela se peut, en toute circonstance. Sinon, dans la mesure du possible.
6.- Décline les repas extérieurs et ceux des gens vulgaires. Si l’occasion l’exige, que ton attention vise à ne jamais tomber en des façons vulgaires. Sache, en effet, que si ton voisin se salit, tu ne peux pas te frotter à lui sans nécessairement te salir, quelque propre que tu sois toi-même.
7.- Pour ce qui regarde le corps, ne prends que selon la stricte utilité, qu’il s’agisse de nourriture, de boisson, de vêtements, d’habitation, de domesticité. Tout ce qui a trait à l’ostentation et au luxe, efface-le.
8.- Quant aux plaisirs de l’amour, autant que faire se peut, garde-toi pur avant le mariage ; mais une fois engagé, prends ta part à ce qui est permis. Ne sois point toutefois arrogant envers ceux qui en usent ; ne les blâme pas et ne te prévaux pas partout de ne point en user.
9.- Si l’on vient te dire qu’un tel a mal parlé de toi, ne te justifie pas sur ce qu’on te rapporte, mais réponds : « Il faut qu’il ignore tous les autres défauts qui sont en moi, pour ne parler que de ceux-là seuls qui lui sont connus. »
10.- Il n’est pas nécessaire d’aller beaucoup au théâtre. Si l’occasion quelquefois le requiert, ne parais te soucier de rien autre que de toi-même, c’est-à-dire, désire simplement que seules arrivent les choses qui doivent arriver, et que seul soit vainqueur celui qui doit vaincre. Ainsi tu ne seras pas troublé ! Abstiens-toi totalement de crier, de rire de tel acteur, de beaucoup t’émouvoir. Une fois sorti, ne parle pas trop de ce qui s’est passé, car tout ceci ne se rapporte pas à ton amendement. Autrement, il sera évident que le spectacle t’a passionné.
11.- Ne va pas à la légère et facilement aux lectures publiques. Quand tu y vas, garde-toi grave, tranquille et en même temps accommodant.
12.- Lorsque tu dois te rencontrer avec quelqu’un, surtout s’il te paraît compter au nombre de ceux qui ont autorité, représente-toi ce qu’en pareil cas, Socrate ou Zénon aurait fait. Ainsi tu ne seras point embarrassé pour te comporter convenablement en la circonstance.
13.- Lorsque tu te rends chez un homme d’influence puissante, représente-toi que tu ne le trouveras point chez lui, qu’on ne t’ouvrira pas, que les portes sur toi se refermeront bruyamment, qu’il ne prendra aucun souci de toi. Et si, après cela, ton devoir est d’y aller, vas-y et supporte ce qui doit arriver, et ne dis jamais en toi-même : « Ce n’était pas la peine. » Cette réflexion est d’un homme vulgaire, et qui se récrie contre les choses extérieures.
14.- Dans les conversations, évite de rappeler souvent et sans mesure tes actions et les dangers courus. S’il t’est agréable, en effet, de te rappeler les dangers que tu as traversés, il n’est pas également agréable à autrui de t’entendre dire ce qui t’est survenu.
15.- Evite aussi de chercher à faire rire. C’est une façon de glisser dans la vulgarité, et à la fois un suffisant moyen de relâcher le respect que tes voisins ont pour toi.
16.- Il est dangereux aussi de se laisser aller à tenir des propos obscènes. Quand il survient quoi que ce soit de pareil, si l’occasion en est bonne, gourmande celui qui se le permet. Si elle ne l’est pas, témoigne ouvertement par ton silence, ta rougeur, ton air attristé, que ces propos te déplaisent.
XXXIV
Quand une idée de plaisir se présente à ton esprit, garde-toi, comme pour les autres idées, de ne point te laisser par elle emporter. Mais diffère d’agir et obtiens de toi quelque délai. Compare ensuite les deux moments : celui où tu jouiras du plaisir, et celui où, ayant joui, tu te repentiras et tu te blâmeras. Oppose à ces pensées la joie que tu éprouveras. Et, si les circonstances exigent que tu agisses, prends garde à ne pas te laisser vaincre par ce que la chose offre de doux, d’agréable et d’attrayant. Mais, récompense-toi en pensant combien il est préférable d’avoir conscience que tu as remporté cette victoire.
XXXV
Quand, ayant reconnu que tu dois agir, tu agis, ne crains pas d’être vu agissant, même si la foule devait défavorablement en juger. Si, en effet, cette action est mauvaise, évite de la faire ; si elle est bonne, pourquoi crains-tu ceux qui ont tort de te blâmer ?
XXXVI
De même que ces affirmations : » Il fait jour ; il fait nuit » ont une grande valeur dans une proposition disjonctive et n’en ont aucune dans une proposition copulative, de même, choisir la plus forte part peut avoir de la valeur pour le corps, mais constituer une indignité, si tu regardes à la façon dont il faut se tenir vis-à-vis des autres dans un repas. Quand donc tu seras à la table d’un autre, souviens-toi de ne pas considérer seulement par rapport au corps la valeur de ce que l’on te sert, mais aussi de garder les égards que l’on doit à celui qui donne le repas.
XXXVII
Si tu prends un rôle au-dessus de tes forces, non seulement tu y fais pauvre figure, mais celui que tu aurais pu remplir, tu le laisses de côté.
XXXVIII
Comme tu prends garde, en te promenant, à ne point marcher sur un clou ou à ne pas te tordre le pied, prends garde, de même, à ne point nuire aussi à ton principe directeur. Si, en toute entreprise, nous gardons ce souci, nous serons plus sûrs de nous en l’entreprenant.
XXXIX
Les besoins du corps sont la mesure de ce que chacun doit avoir, comme le pied est la mesure de la chaussure. Si tu vas au-delà, tu seras par la suite nécessairement entraîné comme dans un précipice. Il en est de même pour la chaussure. Si tu vas au-delà de ce qu’il faut à ton pied, tu prendras un soulier doré, puis un soulier de pourpre, puis un soulier brodé. Une fois qu’on a dépassé la mesure, il n’y a plus de limite.
XL
Aussitôt leur quatorzième année, les femmes sont appelées maîtresses par les hommes. Par suite, voyant qu’il ne leur reste rien autre à faire qu’à trouver des hommes pour partager leur couche, elles se prennent alors à se parer et à mettre en cet art toutes leurs espérances. Il est donc juste de s’attacher à leur faire sentir que rien ne peut leur attirer de la sympathie comme de paraitre décentes et réservées.
XLI
C’est un signe d’incapacité mentale que de constamment s’occuper de ce qui concerne le corps, comme de donner trop de temps à la gymnastique, au manger, au boire, aux fonctions excrétives, aux choses de l’amour. Mais il ne faut faire tout cela qu’accessoirement, et tourner vers l’esprit toute son attention.
XLII
Quand un homme te fait du tort ou parle mal de toi, souviens-toi qu’il juge qu’il est de son devoir d’agir ou de parler ainsi. Il est donc impossible qu’il suive ton sentiment, et il ne peut suivre que le sien, de sorte que, s’il juge mal, il ne nuit qu’à lui-même, et vit seul dans l’erreur. De même, lorsque quelqu’un tient pour fausse une proposition qui est vraie, ce n’est pas la proposition qui en souffre, mais celui qui s’est trompé. Pars de ces principes, et tu supporteras aisément celui qui t’injurie. Répète à chaque fois : « Il en a jugé ainsi. »
XLIII
Toute chose a deux anses : l’une par où on peut la tenir, l’autre par où on ne le peut pas. Si ton frère a des torts, ne le prends pas du côté par où il a des torts ; ce serait l’anse par où l’on ne peut rien porter. Prends-le plutôt par l’autre, te rappelant qu’il est ton frère, qu’il a été nourri avec toi, et tu prendras la chose par où on peut la porter.
XLIV
De tels raisonnements ne sont pas cohérents : « Je suis plus éloquent que toi, donc je te suis supérieur ». Mais ceux-ci sont cohérents : « Je suis plus riche que toi, donc ma richesse est supérieure à la tienne » ; « Je suis plus éloquent que toi, donc mon élocution est supérieure à la tienne ». Mais tu n’es, toi-même, ni richesse ni élocution.
XLV
Quelqu’un se baigne promptement, ne dis pas : « C’est mal », mais dis : « C’est promptement. » Quelqu’un boit beaucoup de vin, ne dis pas : « C’est mal, » mais dis : « Il boit beaucoup de vin. » Avant d’avoir, en effet, connu sa raison d’agir, d’où peux-tu savoir s’il agit mal ? Ainsi il ne t’arrivera point de percevoir des représentations évidentes et d’en juger sur d’autres.
XLVI
1.- Ne te dis jamais philosophe, et garde-toi le plus souvent de parler de maximes à des gens vulgaires. Fais plutôt ce que prescrivent les maximes. Par exemple, ne dis pas dans un festin comment il faut manger, mais mange comme il faut. Souviens-toi, en effet, que Socrate s’était à tel point et si totalement interdit tout étalage démonstratif que, si des gens venaient pour se faire présenter par lui à des philosophes, c’était lui-même qui les introduisait ; tant il supportait qu’on le négligeât.
2.- Si, entre gens vulgaires, la conversation tombe sur quelque maxime, garde le plus souvent le silence. Tu cours grand risque, en effet, de vomir aussitôt ce que tu n’as pas digéré. Et lorsque quelqu’un te dit : « Tu ne sais rien », si tu n’es pas mordu par ce propos, sache que tu commences à être philosophe. Car ce n’est point en rendant aux bergers l’herbe qu’elles ont mangée que les brebis leur montrent combien elles ont mangé ; mais une fois qu’elles ont au-dedans digéré leur pâture, elles rendent au dehors de la laine et du lait. Et toi aussi, ne fais pas étalage de maximes devant des gens vulgaires. Mais montre-leur les effets de ce que tu as digéré.
XLVII
Lorsque tu as frugalement accordé au corps ce qu’il exige, n’en tire point vanité. Si tu ne bois que de l’eau, ne va pas dire à tout propos que tu ne bois que de l’eau. Et si tu veux t’endurcir à la peine, fais-le pour toi et non pour les autres. Ne tiens pas les statues embrassées. Mais lorsque tu as grand soif, hume un peu d’eau fraîche, rejette-la, et n’en dis mot à personne.
XLVIII
1.- Conduite et caractère de l’homme vulgaire : il n’attend jamais de lui-même profit ou dommage, mais des choses extérieures. Conduite et caractéristique du philosophe : il n’attend tout profit et tout dommage que de lui-même.
2.- Signes de celui qui progresse : il ne blâme personne, il ne loue personne, il ne se plaint de personne, il ne dit rien de lui-même comme de quelqu’un d’importance ou qui sait quelque chose. Quand il est embarrassé et contrarié, il ne s’en prend qu’à lui-même. Quand on le loue, il rit à part soi de celui qui le loue ; et, quand on le blâme, il ne se justifie pas. Il se comporte comme les convalescents, et il craint d’ébranler ce qui se remet avant de recouvrer son affermissement.
3.- Il a supprimé tout désir en lui, et ses aversions, il les a transportées sur les seules choses contraires à la nature qui dépendent de nous. Il fait usage de tout d’un élan détendu. Et s’il passe pour sot ou ignorant, il ne s’en inquiète pas. En un mot, il se défie de lui-même comme d’un ennemi dont on redoute les pièges.
XLIX
Quand un homme se vante de comprendre et de pouvoir expliquer les livres de Chrysippe, dis en toi-même : « Si Chrysippe n’avait point obscurément écrit, cet homme n’aurait pas de quoi se vanter. » Pour moi, qu’est-ce que je veux ? Connaître la nature et la suivre. Je cherche donc quel en est l’interprète, et si j’apprends que c’est Chrysippe, je vais à lui. Mais je ne comprends pas ses écrits ? Je cherche alors quelqu’un qui les explique. Jusque-là, il n’y a pas de quoi se vanter. Lorsque j’ai trouvé l’interprète, il reste à mettre les préceptes en pratique, et cela seul est glorieux. Mais si je n’admire que l’interprétation, n’ai-je pas abouti à n’être rien autre, au lieu de philosophe, que grammairien ? Seulement, au lieu d’Homère, j’explique Chrysippe. Ainsi, quand on me dit : « Explique-moi Chrysippe », je rougis, si je ne suis pas en état de montrer une conduite adéquate et conforme à ses doctrines.
L
Tout ce qui t’est prescrit, sois-y fidèle comme à des lois que tu ne peux, sans impiété, transgresser. Quoi qu’on dise de toi, n’y fais pas attention, car cela ne dépend plus de toi.
LI
1.- Combien de temps encore diffèreras-tu de te juger digne de ce qu’il y a de meilleur, et de respecter tout ce que décide la raison ? Tu as reçu les maximes envers lesquelles il fallait s’engager, et tu t’es engagé. Quel maître attends-tu encore pour lui confier le soin de ton amendement ? Tu n’es plus un jeune homme, mais un homme fait. Si maintenant tu te négliges et deviennes nonchalant, si tu ajoutes toujours les délais aux délais, si tu renvoies d’un jour à l’autre le soin d’être attentif à toi-même, tu oublieras que tu n’avances pas, et tu continueras à vivre et à mourir comme un homme vulgaire.
2.- Juge-toi digne, dès maintenant, de vivre en homme fait et mûr pour progresser. Que tout ce qui te paraît le meilleur soit pour toi une loi intransgressible. S’il se présente quelque chose de pénible, d’agréable, de glorieux ou d’obscur, souviens-toi que l’heure de la lutte est venue, que tu es aujourd’hui comme aux Jeux Olympiques, que tu ne peux plus différer et qu’il ne tient qu’à une seule chose que tes progrès soient compromis ou confirmés.
3.- C’est ainsi que Socrate est devenu Socrate, en ne portant, en toute circonstance, son attention sur rien d’autre que la raison. Quant à toi, si tu n’es pas encore Socrate, tu dois vivre comme si tu voulais être Socrate.
LII
1.- La première et la plus importante partie de la philosophie est de mettre les maximes en pratique ; par exemple : « Qu’il ne faut pas mentir. » La deuxième est la démonstration des maximes ; par exemple : « D’où vient qu’il ne faut pas mentir ? » Le troisième est celle qui confirme et explique ces démonstrations ; par exemple : « D’où vient que c’est une démonstration ? Qu’est-ce que c’est qu’une démonstration, qu’une conséquence, qu’une opposition, que le vrai, que le faux ? »
2.- Ainsi donc, la troisième partie est nécessaire à cause de la seconde ; la seconde à cause de la première. Mais la plus nécessaire, celle sur laquelle il faut se reposer, c’est la première. Nous, nous agissons à l’inverse. Nous nous attardons dans la troisième partie ; toute notre sollicitude est pour elle, et nous négligeons absolument la première. Nous mentons, en effet, mais nous sommes prêts à démontrer qu’il ne faut pas mentir.
LIII
1.- En toute occurrence, il faut être prêt à dire : « Conduis-moi, O Zeus, et Toi, Destinée, où vous avez fixé que je dois me rendre. Je vous suivrai sans hésiter ; car, si je restais, en devenant méchant, je ne vous suivrais pas moins. ! »
2.- « Quiconque cède à propos à la Nécessité est un sage pour nous et connaît le divin. »
3.- « Mais, Criton, si cela ainsi est agréable aux Dieux, qu’il en soit ainsi ! »
4.- « Anytos et Mélitos peuvent me tuer, mais non me nuire. » (Lire « Le Sens de la Vie de l’homme » vous fera aussi un grand bien)
FIN
Si, en lisant cet article, vous reconnaissez avoir appris la clé du bonheur, ne la gardez pas pour vous seul(e). Partagez ce précieux cadeau avec vos proches. Et n’hésitez pas à vous abonner.
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